Article 7h30 > Un concours de manga organisé par Les Cinéastes

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LIEN VERS L’ARTICLE

Berberian Sound Studio, l’horreur alternative

Oscillant entre documentaire et film à suspense, « Berberian Sound Studio » explore les dessous sonores du cinéma d’horreur en pratiquant l’expertise d’un studio d’enregistrement italien.

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Pousser les portes d’un studio de post-production, qui plus est spécialisé dans l’horreur, c’est comme dévoiler l’un des secrets les mieux conservés du cinéma. Les cris stridents d’une adolescente les membres tranchés par son bourreau, le bruit du sang giclant sur les murs, le revenant traînant les chaînes de la mort à ses pied : toutes ces scènes de sensations horrifiques n’existent que si les bruitages enrobent suffisamment le spectateur de leur puissance, pénétrant les pores de leur chair frissonnante de peur.

Tel est l’art de Gilderoy, interprété par Toby Jones, un ingénieur du son chétif et timide, fraîchement débarqué d’Angleterre. Habitué à bruiter la brise légère et le cui-cui des moineaux de documentaires naturalistes, sa perplexité face aux images tournées par Santini (Antonio Mancino) transpire à l’écran, plaçant le spectateur dans une ambiance inquiétante. Devenu chef d’orchestre d’une partition aux notes sanglantes, Gilderoy se met à côtoyer, épaulé par Francesco (Cosimo Fusco) et deux techniciens crasseux, pastèques et courgettes avec une moue écœurée. Le voir jeter au sol et lacérer de coups de couteau ces fruits et légumes dans un fracas juteux (jusqu’à obtenir le bruit parfait) révèle quelques instants d’humour qui ravivent un scénario en proie à quelques lacunes et longueurs. Gilderoy, dans une rengaine lancinante, traverse les couloirs silencieux et froids du studio en quête de remboursements de frais de transport ou de bureaucrates absents. Son pas lent et feutré, sa bouche tombante, légèrement entrouverte, son regard fatigué ne font qu’accentuer un effet d’ennui, un sentiment dévastateur sur une psychologie déjà bien entamée. Dans ce monde d’hommes où le recours aux mains est chose commune, les femmes, elles, crient. Les limites de leur glotte vibrante leur font défaut, anéantissant en un son leurs périodes d’embauche. L’Anglais, attristé par ce turnover féminin, tente tant bien que mal de s’attacher voire de happer quelques touches d’affection. Seuls instants rassurants dansBerberian Sound Studio, ces madeleines de Proust venues d’Angleterre : les lettres de sa mère et ses enregistrements de bruits du quotidien.

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La mise en scène astucieuse de Peter Strickland compense subtilement l’absence d’images des films d’horreur vues par Gilderoy par l’utilisation des codes du genre : gros plans sur la rétine nerveuse, zoom arrière, craquements de plancher, grincements de porte, silences prolongés … Berberian Sound Studio privilégie le détail par des frappes chirurgicales cinématographiques. La caméra s’attarde sur le voyant rouge lumineux et percutant du « Silenzio« , le roulement de la pellicule insérée dans le projecteur ou encore le réglage des potards et autres faders. Les coulisses ainsi dévoilées offrent une vision intime du cinéma d’horreur, où l’humour côtoie la fantaisie, rappelant au passage qu’il n’est question que de cinéma.

Perfect Mothers, deux quadras en mal d’amour

Adapté du roman de Doris Lessing  » The Grandmothers « , le dernier film d’Anne Fontaine explore les rouages du temps sur deux quadragénaires en mal d’amour.

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Australie, de nos jours. Deux superbes quadras, Lil et Roz, se régalent de leurs après-midi insouciantes à la plage. Blondes aux yeux bleus, leurs corps respirent la fraîcheur, l’élégance et la sérénité. Interprétés avec grâce par Naomi Watts et Robin Wright, ces deux personnages, amis depuis l’enfance, projettent une gémellité déconcertante, soulignant un casting judicieux de la part d’Anne Fontaine. Leurs sourires et leurs regards complices irradient littéralement l’écran, jouant parfois sur d’ambiguës pulsions amoureuses. Ces meilleures amies (l’une galeriste, l’autre devenue chef d’entreprise à la disparition de son mari) gravitent autour de leurs maisons à flanc de falaise entourées d’une nature paradisiaque avec leurs deux fils Tom et Ian (James Frecheville et Xavier Samuel). À l’image de ses Perfect Mothers, la réalisatrice n’a pas lésiné sur le choix des acteurs à la beauté fulgurante. Jeunes surfeurs aux corps parfaits, ces «demi-dieux à l’aura surnaturelle » incarnent avec candeur de purs objets de fantasmes féminins.

L’amitié inaltérable de ce duo de mères isolées confère au scénario une vision idyllique de l’âme humaine, portée par quelques plans saisissants de visages empreints d’une réflexion intense. Et quand le duo se fait quatuor, les discussions épicées laissent présager une intimité grandissante, où la sérénité d’une mère va laisser place au désir d’une femme. Contre toute attente, Lil et Roz décident de vivre pleinement leur histoire d’amour avec le fils de l’autre, de ne plus lutter contre les conventions et d’accéder à leurs pulsions sexuelles « contre nature ». Une relation physique qui n’exclut pas une vraie tendresse, au détour d’anecdotes d’enfance et d’éclats de rire. L’Éden dans lequel ils évoluent, sublimé par la bande originale de Christopher Gordon (La Planète des singes : les origines – Rupert Wyatt, 2011) et par une mise en scène racée, devient le théâtre d’une dualité obsédante. Entre raison et sentiments, Anne Fontaine interroge avec élégance l’instinct maternel et la quête d’une féminité éternelle. Sans jamais entrer dans un pathosattendu, la réalisatrice prône une confrontation réaliste et sage de la situation.

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De doutes en plénitude, leurs histoires d’amour passent d’une passion secrète à une relation assumée, bouleversant leurs idéaux de départ. Si l’humour tend parfois à pimenter la situation (en sortant de table, Ian et Tom lancent à leurs amantes respectives : « Je t’attends dans ta chambre »), il renforce d’autant plus la gravité d’un sujet aux allures shakespeariennes. Anne Fontaine atténue cette tension par quelques symboles clés de leur existence (un chemin de bord de mer, une pomme partagée) qui relativisent le drame qui se noue. Le symbole le plus fort, un ponton au milieu de l’océan, devient l’espace vital du quatuor, où la quiétude enfin retrouvée se joue des états d’âme.

Anne Fontaine aurait pu s’arrêter à cette plénitude retrouvée, à la bonne humeur communicative des deux femmes qui n’ont jamais été aussi heureuses qu’en présence de Tom et Ian, éperdument amoureux. Mais pour clore cette ode aux femmes et lui rendre toute sa tragédie, elle a choisi de laisser le temps reprendre son cours, les sillons marquer les visages de Lil et Roz (sans artifice) et les projets de vies éloigner Ian et Tom. Au milieu d’une mer d’huile, la réalisatrice laisse cet environnement luxuriant propice à la mélancolie et à l’évasion dévorer leurs cœurs et leurs âmes.

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