Elena’s Aria, une ode à la féminité

Depuis sa création en 1984, Anna Teresa De Keersmaeker investit les plateaux avec Elena’s Aria porté par cinq danseuses aux robes moulantes et talons hauts. Dans une répétition incessante de phrases, soulignées par une tribu de chaises colorées, elles transpirent la féminité en quête d’identité dans une société en constante reconstruction.

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Dans un silence pesant, l’écriture de Tolstoï lue par Fumiyo Ikeda résonne et s’envole laissant présager une pièce chorégraphique portée par l’absence et l’errance de corps en quête d’équilibre. Grandes, gracieuses et assurées, les cinq danseuses juchées sur des talons hauts et vêtues de robes moulantes beiges reflètent une féminité assumée. Certaines, assises regardent les autres évoluer, chercher les pas qui leur permettraient de rentrer dans le rang, de prendre part à un seul et même mouvement.

Une d’entre elles tâtonne, observe, s’enfuie, effrayée par la rencontre, quand une autre, curieuse, amuse le spectateur par sa volonté d’appréhender les gestes coûte que coûte. Entourées de chaises, à la fois en groupe et alignés au centimètre près, ces interprètes évoluent entre des personnages de bois, de métal et de tissus.

Des hommes, des enfants, des femmes … Nul ne sait qui ils sont mais leur identité propre, leur couleur et leur matière ne font qu’accentuer leur état d’objets personnifiés communiquant avec un langage corporel exacerbé. Comme une partition évolutive aux mouvements entraînés par la régularité d’un métronome, la chorégraphie apparaît et disparaît de façon cyclique. Des moments de pause en suspension dans l’espace laissent place à des échappées en solo, duo et trio. Le cercle tracé au sol participe à casser la fusion quasi maladive du danseur et de l’objet qui, quittant ce schéma rassurant se retrouve sur un fil de craie blanche, en équilibre au-dessus du vide.

Ici, pas de musique, seuls le souffle de leur respiration et le cliquetis de leurs talons rythment leurs phrases de temps en temps soulignées par les notes de Mozart et la voix de Donizetti. Puis sur un air d’opéra grésillant, les corps s’effondrent, tombent lourdement et glissent de tout leur long sur le sol, les dos s’arrondissent, se recroquevillent comme ces immeubles sous le poids des bombes qui explosent en silence.

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Quelle que soit leur position par rapport à l’autre et à leurs propres appréhensions, elles sont profondément ancrées dans le sol révélant une présence scénique inédite. Tantôt en tension, tantôt en relâchement, tantôt en fermeture, tantôt en ouverture, elles ne perdent jamais de vue leur féminité et leur sensualité qu’elles révèlent par petites touches plus explicites : une robe relevée au-dessus des genoux, un talon qui claque sur le sol, une main passée délicatement dans les cheveux, des jambes croisées …

Elena’s Aria, malgré les répétitions incessantes de phrases plongeant le spectateur dans une lassitude latente réussit par la force gracieuse des corps et la mise en scène très épurée à nous tenir en haleine. L’intervention quasi silencieuse de fonds sonores permet à la création chorégraphique d’atteindre une grande liberté laissant place aux vecteurs essentiels : la danse et son langage.

Photos : Herman Sorgeloos

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Solness le constructeur, montagne à gravir pour atteindre l’illumination

Avec Solness le constructeur, Henrik Ibsen se lance dans la quête insaisissable d’une identité perdue anéantissant toutes chances d’épanouissement. Dans une mise en scène évolutive signée Alain Françon, les rayons d’un soleil de mots transpercent les personnages pouréclaircir leurs regards, leurs vies et leurs âmes.

La pièce écrite par Henrik Ibsen en 1892 et adaptée par Alain Françon tient sur une promesse. Celle faite à une jeune fille, Hilde Wangel (Adeline d’Hermy) il y a dix ans par Halvard Solness (Wladimir Yordanoff), un homme désireux de séduire et en mal de reconnaissance. L’homme en question est architecte et égocentrique.

À la tête d’un cabinet aux projets résidentiels, Solness emploie un vieil homme malade, interprété avec sincérité par Michel Robin, si bien qu’à certains moments la peur de le voir s’écrouler sur scène surgit. Père de Ragnar Brovik, la trentaine, il fera en sorte, avant son décès, de convaincre l’architecte en chef de laisser son fils lui prouver son talent en lui confiant un chantier.

Il semblerait donc que leur vénération pour le maître soit sans faille. Dans un besoin d’amour et de reconnaissance ultime, la jeune secrétaire, un tantinet nunuche, Kajar Fosci, interprétée par Agathe L’Huillier qui en fait beaucoup trop, va jusqu’à lui baiser les pieds. Ce cadre aseptisé par le respect à la lettre des didascalies, place l’intrigue dans un tumulte des sentiments et une confrontation du paraître dans un va-et-vient de personnages clichés : Solness le bourgeois séduisant et imbu de lui-même, sa femme, insignifiante et le médecin intrusif.

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Dans cette lourdeur classique d’échanges platoniques surgit une lueur d’espoir, du nom d’Hilde, portée par la rayonnante Adeline d’Hermy. À contre-courant de ce groupe marqué par les  conventions sociales, cette jeune femme d’une vingtaine d’années aux cheveux dorés arrive comme une bulle d’air, une pépite vêtue à la montagnarde. Cette percée jouissive va bouleverser le quotidien de Solness en proie aux doutes. Hilde est descendue de sa « haute » montagne pour se voir combler de la promesse faite par l’architecte il y a dix ans : lui édifier un château.

Devant le scepticisme de son « grand » Solness, elle lui remémore un baiser, fruit de cette proposition légère. Ces retrouvailles inattendues, cette apparition légère dans la vie de l’architecte arrive comme un point de rupture dans le texte, qui se fait alors plus vaporeux et dilué. D’un décor de bureaux massif et structuré, le plateau tournant révèle un jardin d’hiver clair, surmonté d’une verrière transparente.

Ce deuxième acte prend en otage trois personnages au coeur d’un tourment affectif : Solness, sa femme Aline et Hilde. Cette dernière semble d’ailleurs jouer plusieurs rôles à la fois sans jamais s’investir pleinement dans l’un ou l’autre. Cette épicurienne de coeur et d’esprit est tantôt la maîtresse sans pour autant échanger le moindre baiser avec Solness, l’amie confidente pleine de bons conseils et tantôt l’enfant qu’Aline et Solness ont perdu dans un incendie il y a longtemps.

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Les mains tendues vers le ciel, le corps tiré dans toute sa hauteur, Hilde semble vouloir atteindre le soleil et l’éternelle illusion d’une promesse à tenir. Elle s’épanche avec délicatesse et douceur tout en laissant transparaître un amour sincère et inconditionnel, pour l’homme qu’elle admire, dans ses intonations, ses yeux illuminés et ses gestes déployés. Avec ses airs de petite fille gâtée qui réclame son château dans les airs, Hilde fait preuve d’une grande maturité consciente de l’absurdité de la situation.

L’acte de toutes les illuminations prend place dans une troisième et dernière mise en scène très épurée. Les personnages se retrouvent à l’extérieur de la maison dans un jardin aux arrières boisés et sains. Aline, la femme bafouée de Solness se dévoile enfin guidée par ses « devoirs » faisant promettre à son tour à Hilde de protéger son ami d’un acte de désespoir qu’il serait capable de faire pour la jeune femme.

Aveuglé par cet amour dont la nature reste à définir, l’architecte dans une déprime et une tentative de rédemption incessante depuis la mort de ses jumeaux -il érige aussi des églises- touche du doigt le pardon de Dieu en grimpant tout en haut pour entourer le cloché d’une couronne de fleurs. Solness le constructeur, dans une chute vertigineuse, a semble-t-il trouvé la plénitude et la sérénité. La pièce loin d’éveiller l’attention dès le premier acte, va crescendo passant d’un leurre à une découverte pour finir en épanouissement.

Représentations au théâtre de La Colline jusqu’au 25 avril

Du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30

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